GRANDEUR DE L'INSTITUTION
Les finalites de l'Universite comme institution
Michel Freitag
La Decouverte | Revue du MAUSS
2009/1 - n 33
pages 327 a 342
ISSN 1247-4819
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http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2009-1-page-327.htm
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Freitag Michel, Grandeur de l'Institution Les finalites de l'Universite comme institution,
Revue du MAUSS, 2009/1 n 33, p. 327-342. DOI : 10.3917/rdm.033.0327
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LES FINALITES DE L'UNIVERSITE COMME INSTITUTION
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C. Quel avenir pour l'Universite ?
2 Le corporatisme est-il reactionnaire ?
Grandeur de l'Institution
Les fi nalites de l'Universite comme institution
Michel Freitag
Les universites, avant d'etre des organisations, sont (car je me
refuse encore a dire etaient ) des institutions. L'effacement de
cette distinction est en fait au coeur du probleme qui est traite ici.
En un mot, l'institution se definit par la nature de sa finalite, qui
est posee, definie et rapportee au plan global ou universel de la
societe, et elle participe elle-meme du developpement expressif
des valeurs a pretention elle aussi universelle qui sont propres
a la fin qu'elle sert ; cela implique pour elle l'exigence d'une
reconnaissance collective ou publique de legitimite (culturelle,
ideologique, politique) et, a l'interieur de celle-ci, la disposition
d'une marge essentielle d'autonomie. Comme toutes les institutions
(la famille, l'Etat, les formes de propriete, l'entreprise, etc.),
l'universite est en partie autogeneree , sous la condition d'une
reconnaissance et d'une reglementation exterieures (probleme
de la delimitation de son domaine d'autonomie). L'organisation
se definit par contre de maniere instrumentale : elle appartient a
l'ordre de l'adaptation des moyens en vue de l'atteinte d'un but ou
d'un objectif particulier. L'aspect institutionnel renvoie a la priorite
des fins, l'aspect organisationnel a la priorite des moyens. Dans
un cas, l'attachement aux fins, aux valeurs qui les soutiennent,
aux traditions dans lesquelles elles ont ete incorporees, et leur
prise en charge, sont primordiaux ; dans l'autre, c'est le savoir-
faire instrumental et la reussite pratique qui comptent avant tout
(la gestion, la planification, l'efficacite, le succes, etc.). Cette
distinction tend a disparaitre dans la mesure ou, dans les societes
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L'UNIVERSITE EN CRISE. MORT OU RESURRECTION ?
contemporaines, la reussite (ou l'efficience) organisationnelle
devient en elle-meme et pour elle-meme, immediatement, la finalite
determinante et une valeur justificative autosuffisante. Il est evident
qu'une telle distinction perd sa raison d'etre et son sens lorsque
l'idee de legitimite renvoie immediatement a celle d'utilite et que
cette derniere a son tour finit par se reduire a celles de l'efficacite
et de l'effectivite operationnelles.
Les universites naissent dans la societe corporatiste du Moyen
Age sous le manteau - mais aussi en marge - du magistere autori-
taire de l'Eglise ainsi que sous la tutelle - mais aussi a l'abri - des
autorites politiques, et en incorporant des traditions d'autonomie
intellectuelle (la philosophie, les mathematiques, la philologie
humaniste) et professionnelle (la medecine, le droit) qui viennent
de l'Antiquite. En elles, la theologie retrouve egalement et deve-
loppe a nouveau, dans la scolastique, l'esprit d'argumentation
dialectique qui avait caracterise la patristique sous l'infl uence de la
philosophie grecque et dans le contexte de la separation (hostile ou
tolerante) de la religion chretienne et du pouvoir imperial romain.
En tant qu'institution, l'universite medievale benefi cie d'une marge
reconnue d'autonomie, fi xee dans ses chartes, ses privileges, ses
immunites, tout en restant sous la dependance globale des pou-
voirs ecclesiastiques et politiques (et elle apprend deja, comme
les communes bourgeoises qui souvent l'abritent, a jouer les uns
contre les autres, dans le cadre de ses franchises et a l'interieur de
la legitimite qui est la sienne).
Il n'est pas ici hors de propos de rappeler l'importance struc-
turelle-historique de la fonction qu'a assumee l'institution univer-
sitaire dans le proces de developpement de la modernite. Des son
origine medievale, l'universite s'affi rme comme une institution
centrale de la societe moderne, qui s'enracine dans l'espace social,
culturel et ideologique intermediaire qui s'ouvre au coeur de la
societe et qui traverse (ou dechire progressivement) toutes les
pratiques sociales au fur et a mesure que s'impose l'exigence d'une
separation horizontale de l'Eglise et de l'Etat et que s'operent
verticalement la separation substantielle et l'articulation formelle
de l'univers individualiste de la societe civile liberale et
de celui de la normativite politique collective de l'Etat. C'est dans
cet espace, qui se creait d'abord comme un vide au sein de
la culture normative pleine des societes traditionnelles, que
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l'autorite de la raison critique est venue se substituer a l'autorite
de la tradition : et c'est en premier lieu a l'universite qu'est alors
echue institutionnellement la tache d'assurer la synthese necessai-
rement dynamique des formes d'exercice et des resultats cognitifs,
normatifs et esthetiques de cette nouvelle raison justifi catrice, et ceci
sous la protection des immunites qui lui etaient a cette fi n garanties.
L'universite a ainsi ete le lieu institutionnel privilegie d'elaboration
d'une culture commune integrant en elle le debat et la refl exion, et
sans laquelle l'idee meme d'un espace public politique serait restee
vaine. Cela n'exclut bien sur pas que les interets corporatifs, profes-
sionnels, etc., aient pu tirer profi t de ce nouveau cadre institutionnel :
mais leurs fi nalites propres ne pouvaient neanmoins s'appuyer, a
long terme, que sur la fonction ideologique centrale qu'assumait
l'institution universitaire dans le proces de developpement de la
societe moderne et qui impliquait qu'a l'autorite immediate de
la tradition soient substituees une libre recherche de la verite
(la connaissance scientifi que comprise au sens philosophique
du terme) et une forme autonome de transmission du savoir et de
formation des nouvelles elites , responsables devant la societe
au nom de l'objectivite universelle de ce savoir, et non en fonction
de l'autorite patrimoniale ou ecclesiastique, ni d'ailleurs non plus
sur la base des seuls interets individuels.
Dans l'ensemble de l'Europe, les universites ont evolue en parti-
cipant a la transformation generale du regime social et politique que
nous avons associee au developpement de la modernite (passage du
systeme patrimonial et corporatiste au systeme d'Etat universaliste),
meme si leur integration directe dans l'appareil d'Etat a ete beau-
coup plus accentuee dans les pays de droit romain continentaux
que dans les pays anglo-saxons de common law (ou, comme
en Angleterre, leur rapport a la societe et a ses autorites politiques
et religieuses a continue a etre regi selon la forme traditionnelle de
l'octroi d'une charte). Dans tous les cas cependant, et meme sous
des regimes politiques autoritaires, les universites ont cherche a
obtenir et sont generalement parvenues a conserver un degre rela-
tivement eleve d'autonomie, auquel restait associee la detention de
divers privileges et immunites, que synthetise jusqu'a aujourd'hui
le concept des libertes academiques . Meme Hegel n'etait pas a
Berlin un simple fonctionnaire de l'Etat prussien. Partout, plus
ou moins, les universites sont restees des etats dans l'Etat, ou des
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L'UNIVERSITE EN CRISE. MORT OU RESURRECTION ?
republiques dans la Republique. Parallelement, les universites ont
su construire et conserver, a l'interieur de ce champ d'autonomie
institutionnelle et relativement aux differents systemes d'Etats
nationaux ou imperiaux, une vocation civilisationnelle (culturelle,
ideologique et scientifi que) globale, a caractere supranational, dans
laquelle se prolongeait et se developpait le cosmopolitisme de la
civilisation medievale.
Au coeur des fi nalites que l'universite a assumees et developpees
dans la civilisation occidentale se trouve ainsi l'idee d'une prise
en charge refl exive d'un ideal civilisationnel a orientation univer-
saliste, lequel implique en meme temps la transmission critique
des acquis essentiels du passe et la synthese systematique des nou-
velles connaissances, des nouvelles valeurs, des nouvelles formes
d'apprehension expressive. Si cette idee n'est pas exclusivement
occidentale, puisqu'elle eut cours egalement dans les universites
arabes du Moyen Age, et qu'on la retrouve dans quelques ecoles
et institutions, en Inde et en Chine, qui ont pu benefi cier ici et la de
la protection d'un prince eclaire ou interesse, son developpement
en tant qu'institution publique (a la difference, par exemple, des
grandes ecoles de philosophie de l'Antiquite, comme l'Acade-
mie), demeure, lui, specifi que a l'universite occidentale. Dans ce
sens, la vocation de l'universite est inseparable de l'idee d'une
certaine transcendance du monde de l'esprit, de la science et de
la culture, et de l'exigence d'unite refl echie qui lui est propre.
C'est pourquoi l'universite classique s'est developpee sous l'egide
d'une discipline-maitresse, la philosophie, dans laquelle cette
synthese devait etre realisee de maniere toujours renouvelee, et
c'est pourquoi egalement toutes les disciplines proprement cogni-
tives, speculatives, theoriques plutot que pratiques, sont restees
longtemps au moins ideologiquement rattachees a elle, comme si
elles n'avaient pu naitre que de son sein par essaimage : et c'est
encore ce rattachement et l'idee de l'unite originelle et virtuelle
de tous les savoirs theoriques, c'est-a-dire des savoirs de verite,
qui s'expriment au moins nominalement dans le nom meme que
porte le diplome universitaire-type dans le systeme academique
americain, le PhD.
Parallelement a cette exigence de synthese critique des connais-
sances, qui est associee au developpement d'une civilisation dans
laquelle le savoir theorique, la libre recherche de la verite et la refe-
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rence a une autonomie transcendantale du monde de l'esprit et de la
culture acquierent une valeur fondatrice de legitimation, l'universite
a toujours egalement assume des taches plus particulieres de forma-
tion de type fonctionnel et professionnel. A cote d'autres specialites
professionnelles et artisanales qui y furent accueillies localement
et passagerement, ce sont ici surtout les professions juridiques et
medicales qui ont ete traditionnellement integrees dans l'institution
universitaire en raison de leur portee proprement normative, en tant
que disciplines pratiques plutot que techniques (ces termes
etant employes au sens de la distinction grecque de la praxis et de
la techne - meme si en Grece la medecine etait plutot consideree
comme une techne). Mais quoi qu'il en soit de ses raisons et de
ses circonstances, le rattachement d'une formation professionnelle
particuliere a l'institution universitaire signifi ait toujours en prin-
cipe son integration dans un corps de connaissances virtuellement
integre et coherent, dont le developpement devait en derniere ins-
tance pouvoir etre soumis a un debat ouvert parmi l'ensemble des
membres de la communaute universitaire et intellectuelle, dans la
perspective de l'unite du savoir et de l'universalite au moins for-
melle de la demarche critico-dialectique qui devait presider a son
developpement et a sa diffusion pedagogique.
Il convient egalement de relever qu'en Europe, la fonction
institutionnelle des universites ne s'est trouvee rattachee qu'indi-
rectement, et en quelque sorte de maniere secondaire, aux formes
de developpement economique caracteristiques de la societe civile
moderne. Les universites ont ete associees beaucoup plus a la for-
mation des elites politiques et administratives de l'Etat, ainsi qu'a
la constitution synthetique et a la transmission critique de la culture
commune, bourgeoise et humaniste , propre a la modernite,
qu'a la formation specialisee des nouvelles categories sociopro-
fessionnelles (entrepreneurs, comptables, ingenieurs, techniciens,
managers ) directement engagees dans le developpement de
l'economie capitaliste.
Il est certain que le developpement de la science moderne empi-
rico-experimentale a tres tot cree, dans cet ideal universitaire de
l'unite de la connaissance, une tension entre les sciences moder-
nes de la nature et les autres disciplines theoriques et pratiques
qui poursuivaient le modele de developpement dialectique des
humanites classiques. Neanmoins, cette tension, pour deux rai-
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L'UNIVERSITE EN CRISE. MORT OU RESURRECTION ?
sons majeures, n'a pas, pendant longtemps (au moins jusqu'au
XIXe siecle), conduit a un divorce formel. La premiere de ces
raisons est que le debat autour de la legitimite et de la validite de
la demarche empirico-experimentale s'est maintenu dans le sein
de la philosophie (epistemologie), et que les sciences naturelles
nouvelles se consideraient elles-memes comme un renouvellement
decisif de la philosophie de la nature ; l'autre raison, non moins
determinante, tient au fait, symptomatique, que les applications
instrumentales des nouvelles sciences naturelles se sont d'emblee
developpees en dehors de l'institution universitaire, directement
dans le cadre des metiers et des industries naissantes, puis dans
des ecoles d'ingenieurs (toute la gamme des ecoles techniques et
polytechniques). Ce developpement, hors de l'enceinte universi-
taire, de la formation professionnelle de type moderne, a caractere
technique et instrumental, s'est ensuite poursuivi dans la creation
de toutes sortes d'autres ecoles specialisees, comme les ecoles de
commerce, les Realschulen en Allemagne, etc., chaque pays deve-
loppant d'ailleurs ici une pratique plus ou moins specifi que. C'est
ainsi qu'on a assiste - au moins pour ce qui est des representations
ideologiques et culturelles - a la formation d'une nouvelle dichoto-
mie opposant la connaissance pure , synthetique et proprement
theorique, a la connaissance appliquee, a caractere essentiellement
pratique et instrumental : cette dichotomie, de son cote, a soutenu en
Europe une separation des institutions d'enseignement, separation
qui permettait a l'universite de maintenir sa fonction traditionnelle
(et sa tour d'ivoire ) dans une societe qui par ailleurs devait
adapter son systeme de formation professionnelle aux nouvelles
exigences fonctionnelles de l'economie de marche generalisee, du
capitalisme industriel et du developpement des fonctions adminis-
tratives de l'Etat. Quant a la recherche proprement dite, entendue
au sens moderne, son developpement s'est principalement effectue
a l'interieur d'organismes extra-universitaires, prives ou publics
(comme les Instituts, les Academies, les Societes royales, les Ecoles
polytechniques, etc.), et l'on a assiste, surtout apres la Deuxieme
Guerre mondiale, a la creation, par l'Etat, de structures paralleles
de la recherche, comme le CNRS en France. [...]
Il est evident qu'une societe industrielle eprouve d'autres
besoins de formation professionnelle et necessite d'autres formes
de developpement des savoirs que ceux auxquels repondait l'uni-
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versite classique, et dans lesquels se concretisait au mieux l'ideal
des Lumieres, avec toute l'ouverture qu'il comportait certes sur la
promesse d'un Progres indefi ni, mais aussi avec toute la stabilite
architecturale qu'il impliquait en exigeant qu'une meme Raison
universaliste restat maitresse de l'oeuvre et determinat la perspective
unitaire sous laquelle elle devait etre vue, jugee et admiree, aussi
complexe qu'elle puisse etre dans ses details. En un mot, l'ideal
de synthese qui est alors assigne au developpement civilisationnel
auquel se consacre l'universite classique reste un ideal esthetique,
projete au-dessus de la societe reelle, de ses besoins particuliers
toujours changeants, et qui doit des lors servir de norme trans-
cendantale (quoiqu'evolutive) dans la recherche de perfection qui
sous-tend le mouvement de la societe vers son avenir. Il y a dans le
projet civilisationnel, culturel, scientifi que, pratique, meme techni-
que auquel se voue l'universite classique une dimension essentielle
de contrefactualite, d'idealite ; ou, pour le dire encore en d'autres
termes, ce que nous appelons maintenant un choix de societe y
precede de maniere principielle tout le mouvement empirique de
la realite, de la meme facon que la position fi xe de l'etoile polaire
precede et oriente le cours du navigateur, et preside meme au libre
choix de ses parcours lorsqu'il satisfait a ses fantaisies ou lutte avec
les vents et les courants qui le detournent de son but. [...]
La recherche d'une realite en fuite
[...] Et aujourd'hui l'universite a-t-elle encore une mission,
existe-t-elle encore vraiment par-dela toutes les taches parcellaires
qu'elle assume, tous les programmes ( cibles ) qu'elle developpe,
toutes les recherches commanditees qu'elle accepte et auxquelles
elle attelle son developpement et son avenir ? La recherche est deve-
nue notre mot eponge le plus absorbant, et ce Pampers universel est
en train d'absorber la science elle-meme. Nous devons tous faire de
la recherche sous peine de n'etre que des enseignants qui n'auraient
rien a enseigner sinon les resultats de la recherche faite par d'autres,
ou par cette autre moitie de nous-meme, puisque notre vraie defi -
nition est celle de professeur-chercheur, et que le professeur tout
court n'est qu'un ampute ; et l'enseignement lui-meme n'est plus
compris que comme une simple courroie de transmission entre la
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L'UNIVERSITE EN CRISE. MORT OU RESURRECTION ?
recherche et la formation des chercheurs . Tout le monde
doit chercher , non pas quelque chose, mais sur quelque chose,
sauf peut-etre les professeurs d'art qui ont conserve le privilege
d'avoir a creer (mais la encore on dira, lorsqu'ils sont en attente
de l'oeuvre et de son prix , qu'ils sont en recherche , avec
ou sans bourse ). Qu'est-ce que la recherche alors, qui nous
defi nit dans notre idealite et qui nous assigne normativement a
notre fonction ou a notre tache ?
Pour circonscrire le sens de la question et le champ de la
reponse, demandons-nous d'abord : Aristote faisait-il de la recher-
che ? Galilee, Newton, et meme Einstein faisaient-ils vraiment de
la recherche ? Et Hume, Locke, Kant, Hegel, Nietzche egalement ?
Marx etait-il un chercheur, comme Ricardo, comme Pareto et
comme Schumpeter ? Comme Durkheim, Weber et Parsons ?
Pour tous les positivistes refl echis ou spontanes, le probleme,
passe de maniere irreversible de la theologie a la philosophie, puis
de la philosophie a la science, a ete resolu par Auguste Comte, dont
la loi des trois etats recapitulait, apres Condorcet, la nature
des Progres de l'Esprit humain (et je ne trancherai pas la question
de savoir si cette loi etait dans l'esprit de Comte un resultat de sa
recherche scientifi que, une conclusion de sa speculation philo-
sophique, ou plus simplement encore la formulation dogmatique
d'un des mythes fondateurs de la modernite). A moins d'etre des
attardes, nous serions donc tous entres dans l'ere de la science
positive dont la recherche est en meme temps la doctrine et la
methode, le moyen et la fi n. Et dans toute recherche, pourvu qu'elle
soit methodique, s'accompliraient l'essence meme de la science et
le developpement cumulatif de la connaissance scientifi que. Voila
l'idee la plus commune et la plus banale qui legitime la recherche.
Mais c'est une idee fausse, parce qu'elle nous trompe sur tout ce
que nous faisons reellement et sur tout ce qui nous est demande
de faire en son nom.
Ainsi, la theologie, la philosophie, la science, avant de differer
par la conception qu'elles ont de la nature de la realite et donc
aussi dans les presupposes methodiques de leurs demarches, ont en
commun d'avoir pour fi n la connaissance de la realite, c'est-a-dire
la verite. Et si toutes les trois ont aussi revendique des utilites (le
salut individuel ou collectif pour l'une, la jouissance de l'esprit
et la serenite de l'ame pour la seconde, le controle pratique de la
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nature, pour la troisieme), celles-ci ne leur etaient pas essentielles.
Or la recherche dont il est question maintenant ne se rapporte plus
a la verite d'aucune maniere qui lui soit encore essentielle, voire
meme encore minimalement signifi cative. La recherche que nous
connaissons, celle dont le concept, si l'on ose dire, correspond aux
pratiques dominantes dans l'universite et dans la societe, n'appar-
tient plus a l'age idealiste de la Science et des Lumieres, mais a
un nouvel age 1 (postmoderne ?), a caractere technologique et
technocratique, ou ce qui compte avant tout est l'effi cacite, jugee
non selon une fi n posee a priori et ayant valeur en elle-meme et
pour elle-meme, mais en fonction de la seule capacite des projets
humains quelconques d'assurer leur emprise sur un espace objectif
(social ou naturel), pour y inscrire, en tant qu'objectifs, leur propre
objectivite, c'est-a-dire leur realite. La recherche, en tant qu'elle
est toujours defi nie par ses objectifs immediats et particuliers, se
presente ainsi comme l'elaboration methodique et strategique des
procedes et des procedures qui permettent d'assurer et de controler
l'objectivation (la realisation) effective de n'importe quel objectif.
Pour elle, la capacite de realisation et les obstacles contingents
qu'elle rencontre prennent l'une face aux autres valeurs fi gure
de reel ultime, c'est-a-dire de verite. Du meme coup, la verite
s'identifi e a la capacite d'effectuer, de rendre effectif, de creer (ce
que la scolastique reservait a la liberte divine). [...] La recherche
n'est plus nulle part une recherche de savoir, de connaissance, de
comprehension et de sagesse. Elle n'est plus associee a la patiente
edifi cation d'un ideal humain : elle procede seulement de l'illusion
que nous pouvons aller n'importe ou sans avoir besoin de savoir
ni ou ni pourquoi, que nous pouvons faire n'importe quoi, pourvu
que nous sachions comment, parce que nous saurons toujours apres
coup trouver les correctifs ou bien les remedes, ou bien des solu-
tions de rechange a la vie elle-meme. La recherche procede de
cette illusion double de la toute-puissance et de la responsabilite
1.
L'association n'est pas fortuite. L'ideologie du Nouvel Age , qui concoit pour
les confondre le monde et l'esprit en fonction des energies , puissances et
influences , projette une attitude d'operativite technique dans le domaine de
la spiritualite et de la realisation de soi , et ceci jusqu'a penser pouvoir
vaincre la mort elle-meme de facon technique. Car la parapsychologie se
rattache essentiellement a une comprehension technique de l' ame ou de
l'esprit (comme jadis la magie : voir Weber).
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