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Robin Hobb
L'ASSASSIN ROYAL-6
La reine solitaire
Traduit de l'anglais par A. Mousnier-Lompre
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Pour la tres reelle Kat Ogden
Qui menaca, tres tot dans sa vie, de devenir quand elle serait
grande danseuse de claquettes, escrimeuse, judoka, star de
cinema, archeologue, et presidente des Etats-Unis.
Et qui s'approche dangereusement de la fin de sa liste.
Il ne faut jamais confondre le film et le livre.
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1 LA CITE A travers le royaume des Montagnes court une ancienne piste commerciale qui ne dessert plus aucune ville actuelle. On
trouve des portions de cette voie d'autrefois jusque dans le sud-
est, aux rives du lac Bleu. Elle ne porte pas de nom, nul ne se
rappelle qui l'a tracee et rares sont ceux qui en empruntent les
parties encore intactes. Par endroits, l'eclatement du au gel,
commun dans les Montagnes, a peu a peu degrade la route ; en
d'autres, les crues et les glissements de terrain l'ont reduite en
pierrier. De loin en loin, un jeune Montagnard aventureux
entreprend de la remonter jusqu'a son origine ; ceux qui en
reviennent rapportent d'extraordinaires histoires de cites en
ruine et de vallees envahies de vapeurs ou fument des etangs
sulfureux ; ils parlent aussi de la nature inhospitaliere du
territoire que traverse la route. On n`y trouve guere de gibier,
disent-ils, et nulle archive ne mentionne que quiconque ait
jamais eu envie de chercher avec insistance ou elle prenait fin.
*
Je tombai a genoux sur la rue enneigee. Puis je me relevai
lentement tout en m'efforcant de rassembler mes souvenirs.
M'etais-je enivre ? La nausee, la tete qui tournait
correspondaient a l'ivresse, mais pas la cite silencieuse au lustre
sombre ou je me trouvais. Je promenai mes regards alentour :
j'etais sur une place, a l'ombre d'une espece de monument de
pierre. Je battis des paupieres, fermai etroitement les yeux puis
les rouvris. La lumiere nebuleuse continuait de brouiller ma
vue : j'y voyais a peine a la distance de ma main tendue. En vain,
j'attendis que mes yeux s'habituent a la vague clarte des etoiles.
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En revanche, je me mis a frissonner de froid et j'entrepris de
deambuler sans bruit par les rues vides. Ma prudence naturelle
me revint rapidement, suivie du souvenir indistinct de mes
compagnons, de la tente, de la route tranchee net ; mais entre
ces images brumeuses et le fait de me retrouver dans cette rue,
il n'y avait rien.
Je me retournai pour voir le chemin que j'avais suivi mais
l'obscurite avait tout englouti derriere moi. Meme les traces de
mes pas etaient peu a peu comblees par les flocons humides qui
tombaient lentement. Je clignai les yeux pour chasser la neige
de mes cils et scrutai les alentours : des murs luisants
d'humidite se dressaient de part et d'autre de la rue. La lumiere
qui eclairait la scene demeurait pour moi un mystere : elle ne
possedait pas de source et elle etait partout insuffisante ; il n'y
avait nulle part d'ombres profondes ni de ruelles tenebreuses,
mais je n'arrivais pas a voir vers ou j'allais. La taille et le style
des batiments, la destination des rues demeuraient une enigme.
Je sentis l'affolement me gagner et je le repoussai : mes
sensations presentes me rappelaient trop vivement la facon
dont j'avais ete abuse par l'Art dans le chateau de Royal. Je
n'osais pas l'utiliser de crainte de percevoir la trace infecte de
Guillot dans la cite ; cependant, si j'avancais a l'aveuglette en
esperant ne pas etre l'objet d'une manoeuvre, je risquais de
tomber dans un piege. Je fis donc halte a l'abri d'un mur et
m'efforcai de me ressaisir. J'essayai encore une fois de me
rappeler comment j'etais arrive la, depuis combien de temps
j'avais quitte mes compagnons et pourquoi, mais rien ne me
vint. Je tendis mon Vif dans l'espoir de trouver OEil-de-Nuit,
mais ne percus rien de vivant ; n'y avait-il vraiment aucune
creature dans les environs, ou mon sens du Vif me faisait-il a
nouveau defaut ? Je n'en savais rien. Quand je tendais l'oreille,
je n'entendais que le vent ; mon odorat ne m'indiquait que la
pierre mouillee, la neige fraiche et quelque part, peut-etre, une
riviere. L'affolement m'envahit de nouveau et je me radossai au
mur.
Tout a coup, la ville s'anima autour de moi. Je m'apercus
que je me trouvais contre le mur d'une auberge dont
s'echappaient les sons d'une sorte de fifre et des voix qui
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entonnaient une chanson inconnue. Un chariot me rasa dans un
grondement de tonnerre, puis un jeune couple passa devant
l'entree de la ruelle en courant, main dans la main, riant aux
eclats. La ville inconnue etait plongee dans la nuit mais elle ne
dormait pas. Je levai les yeux vers les hauteurs extraordinaires
de ses edifices etrangement pointus et je vis des lumieres briller
dans les etages superieurs. Au loin, un homme appelait
quelqu'un d'une voix forte.
Mon coeur battait la chamade. Que m'arrivait-il donc ? Je
rassemblai ma volonte et pris la resolution d'en apprendre le
plus possible sur cette cite ; j'attendis qu'un chariot charge de
tonnelets de biere fut passe devant l'entree de ma ruelle, puis je
m'ecartai du mur.
Aussitot, le silence retomba et tout ne fut plus qu'obscurite
luisante. Eteints, les chants et les rires de la taverne ; disparus,
les passants dans les rues. Je me risquai jusqu'a l'entree de la
ruelle et jetai un coup d'oeil prudent a droite et a gauche. Rien.
Rien que la neige humide qui tombait lentement. Au moins, me
dis-je, le temps est plus clement ici que sur la route au-dessus ;
meme si je devais passer la nuit a l'exterieur, je ne souffrirais
pas trop.
J'errai quelque temps par la cite. A chaque carrefour, je
prenais l'avenue la plus large, et finis par m'apercevoir que je
descendais ainsi peu a peu. L'odeur de la riviere devenait de
plus en plus forte. Je m'assis un moment au bord d'un vaste
bassin circulaire qui avait peut-etre contenu une fontaine ou
servi a des lavandieres. Aussitot la ville se reveilla : un voyageur
s'approcha pour faire boire son cheval a un abreuvoir a sec, si
pres que j'aurais pu le toucher. Il ne me remarqua pas mais
j'observai l'etrangete de son habit et la curieuse facture de sa
selle. Un groupe de femmes passa devant moi, bavardant et
riant ; elles portaient de longs vetements droits qui tombaient
souplement de leurs epaules et voletaient autour de leurs
mollets ; leurs cheveux blonds descendaient aux hanches et
leurs bottes sonnaient sur le pave de la rue. Comme je me levais
pour leur adresser la parole, elles disparurent, et la lumiere avec
elles.
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Par deux fois encore, je ramenai la cite a la vie avant de
comprendre qu'il me suffisait pour cela de toucher un mur veine
de cristal. Je rassemblai tout mon courage et entrepris de me
deplacer en laissant mes doigts froler les parois des edifices ;
aussitot, la ville s'animait devant mes pas. Il faisait nuit et la
neige tombait toujours sans bruit, mais les chariots n'y
laissaient nulle trace. J'entendis claquer des portes dont le bois
s'etait decompose depuis longtemps et je vis des gens franchir
d'un pas leger une profonde rigole creusee dans une rue par
quelque violente pluie d'orage. Il m'etait difficile de ne voir en
eux que des spectres alors qu'ils echangeaient de joyeux saluts :
c'etait moi l'invisible, qui passais inapercu parmi eux.
Enfin, je parvins devant un large fleuve noir qui coulait
doucement
sous
les
etoiles.
Plusieurs
appontements
immateriels s'y avancaient et deux immenses vaisseaux etaient
ancres dans le courant, le pont eclaire. Des muids et des balles
de marchandises attendaient sur le quai d'etre embarques ; un
attroupement s'etait forme autour de quelque jeu de hasard et
l'honnetete d'un des participants etait hautement mise en
doute. Ces gens n'etaient pas habilles comme les rats de riviere
que l'on trouvait en Cerf et leur langage etait different mais,
pour le reste, ils etaient manifestement de la meme race.
Soudain, une rixe eclata qui tourna a l'echauffouree generale
avant de s'eteindre vivement au coup de sifflet de la ronde de
nuit, les combattants s'egaillant avant l'arrivee de la garde
municipale.
J'ecartai ma main du mur et demeurai un moment sans
bouger dans l'obscurite zebree de neige pendant que mes yeux
s'habituaient au manque de lumiere. Vaisseaux, quais, foule,
tout avait disparu ; mais l'eau noire et silencieuse coulait
toujours, fumant dans l'air glace. Je m'en approchai et je sentis
le pavage devenir de plus en plus accidente sous mes pieds : les
crues avaient envahi la rue a plusieurs reprises et nul n'avait
repare les degats. Je me retournai vers la ville pour en etudier la
ligne et je distinguai les silhouettes vagues de fleches et de murs
ecroules. Encore une fois, je tendis mon esprit et encore une fois
je ne percus aucune vie.
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Je revins au fleuve. La configuration du terrain eveillait en
moi un vague souvenir. Ce n'etait pas exactement ici, je le
savais, mais j'avais la certitude qu'il s'agissait du fleuve dans
lequel j'avais vu Verite plonger ses mains et ses bras et les
ressortir chatoyants de magie. D'un pas circonspect, je
m'avancai sur le pavage rompu jusqu'au bord du fleuve : il avait
l'aspect de l'eau, il sentait l'eau. Je m'accroupis et reflechis.
J'avais entendu parler de mares de bitume recouvertes d'eau, et
je savais que l'huile flotte sur l'eau ; peut-etre sous l'eau noire
coulait-il un autre fleuve, un fleuve de pouvoir argente ; peut-
etre plus loin, en amont ou en aval, se trouvait l'affluent d'Art
pur que j'avais vu dans ma vision.
J'otai ma moufle et denudai mon bras, puis je posai ma
main a plat sur le courant ; je sentis son baiser glace contre ma
paume nue. Je tendis mes sens dans l'espoir de detecter la
presence d'Art sous la surface, mais en vain. Peut-etre,
cependant, si j'enfoncais mon bras dans le liquide, l'en
retirerais-je brillant de pouvoir... Je me mis au defi de m'y
risquer.
Mon courage n'alla pas plus loin. Je n'etais pas Verite ; je
connaissais la force de son Art et j'avais vu a quel point son
immersion dans la magie avait eprouve sa volonte. Je ne
pouvais rivaliser avec lui. Il avait suivi la route d'Art pendant
que je... L'enigme me revint tout a coup : quand avais-je quitte
la route d'Art et mes compagnons ? Jamais, peut-etre. Peut-etre
revais-je, tout simplement. Je me passai de l'eau glacee sur le
visage ; rien ne changea. Je me griffai, mais cela ne prouvait
rien : qui savait si je n'etais pas capable de rever la douleur ? Je
n'avais trouve aucune reponse dans cette cite inconnue et
morte, rien que de nouvelles questions.
Resolument, je me detournai et repris le chemin par lequel
j'etais venu. J'y voyais mal et la neige comblait rapidement les
traces que j'avais laissees ; a contrecoeur, je collai mes doigts au
mur le plus proche : il me serait plus facile de retrouver ma
route ainsi, car la cite vivante offrait plus de points de repere
que son cadavre. Cependant, tandis que je suivais a pas presses
les rues enneigees, je me demandais a quelle epoque avaient
vecu les gens de cette ville. Avais-je ete temoin des evenements
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d'une nuit vieille d'un siecle ? Si j'etais arrive une autre nuit,
aurais-je assiste aux memes scenes ou a celles d'une autre nuit
de l'histoire de la cite ? Ces fantomes de gens se percevaient-ils
comme vivants et n'etais-je qu'une ombre froide et incongrue
qui traversait subrepticement leur existence ? Par un effort de
volonte, je m'interdis de reflechir davantage a des questions
auxquelles je n'avais pas de reponse : il me fallait retrouver le
chemin par lequel j'etais venu.
Peut-etre mes souvenirs s'etaient-ils estompes, ou j'avais
pris un mauvais embranchement ; le resultat fut le meme : je
me retrouvai dans une rue que j'etais sur de n'avoir jamais vue.
J'effleurai du doigt la facade d'une rangee d'echoppes, toutes
barricadees pour la nuit. Je passai devant deux amoureux en
train de s'etreindre sous un porche ; un chien fantome me croisa
sans m'adresser le plus petit reniflement inquisiteur.
Malgre le temps relativement doux, je commencais a avoir
froid et la fatigue me gagnait. Je jetai un coup d'oeil au ciel : le
matin n'allait plus tarder. Le jour aidant, peut-etre pourrais-je
monter dans les etages superieurs d'un batiment afin d'observer
la region alentour ; peut-etre, a mon reveil, me rappellerais-je
comment j'etais arrive ici. Sans reflechir, je me mis en quete
d'une avancee de toit ou d'un abri avant de m'apercevoir que
rien ne m'empechait d'entrer dans un des edifices ; pourtant,
c'est avec un sentiment de gene que je choisis une porte et la
franchis. La main en contact avec un mur, je vis un interieur
mal eclaire ; des tables et des etageres etaient decorees de
delicats objets en faience et en verre ; un chat dormait pres
d'une cheminee dont on avait couvert les braises de cendre pour
la nuit. Lorsque j'ecartai les doigts du mur, tout devint froid et
tenebreux ; je les replaquai donc a la paroi et faillis trebucher
sur les vestiges d'une des tables. J'en ramassai les morceaux a
tatons, les portai jusqu'a l'atre et, a force de perseverance,
j'allumai un vrai feu la ou couvaient les braises fantomes.
Quand il eut bien pris et que je pus me rechauffer a ses
flammes, sa lumiere vacillante me montra la piece sous un jour
nouveau. Les murs etaient nus et le sol jonche de debris ;
disparus, les beaux ornements de faience et de verre, bien qu'il
subsistat ca et la quelques morceaux d'etageres ; je rendis grace
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Document Outline
- 1 LA CITE
- 2 LE CLAN
- 3 LA COURONNE AU COQ
- 4 LE JARDIN DE PIERRE
- 6 CAPELAN
-
- 8 LA FEMME AU DRAGON
- 9 LES SECRETS DE CAUDRON
-
- 11 LA NOURRITURE DU DRAGON
-
- 14 ROYAL
- 15 LE SCRIBE
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