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Thomas Day
La Voie
du Sabre
Gallimard
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© Éditions Gallimard, 2002. -3-
Pour Irène, qui aime les chemins de traverse et arpente sa voie quand d’autres ne cessent de passer à côté... -4-
Avant-propos
La Voie du Sabre est un roman situé dans un Japon qui ne
fut jamais, un Japon où la magie existe, où l’empereur est un
dragon à la longévité exemplaire. Les structures sociétales, les
concepts religieux et la géographie décrits dans ce roman
relèvent de la pure
fantasy ; néanmoins ce livre est centré
autour d’un personnage historique : Miyamoto Musashi.
Le monde moderne connaît Musashi principalement pour
son livre
Gorin-No-Sho1, Le livre des cinq anneaux (ou
Le traité des cinq roues ou
Écrits sur les cinq éléments, selon les
traductions) où il formule sa propre philosophie, celle de la
« Voie du Sabre », chère à la stratégie économique moderne.
Les gros lecteurs ont sans doute lu ou entendu parler des deux
livres de Eiji Yoshikawa,
La pierre et le sabre, La parfaite lumière (Balland ; J’ai Lu) qui mettent en scène la vie réelle de
Musashi (bien que romancées, il s’agit d’œuvres qui se veulent
historiques). Quant aux cinéphiles impénitents, ils auront sans
doute jeté un œil à la trilogie d’Hiroshi Inagaki
Samourai2 (disponible en DVD, The Criterion Collection), avec Toshiro
Mifune dans le rôle de Miyamoto Musashi.
Retracer l’existence réelle de Musashi est impossible, car les
documents concernant sa vie ne nous permettent que d’émettre
des suppositions quant à sa date de naissance et de suivre une
partie de son itinéraire à travers le Japon du XVIIe siècle.
Si on en croit Victor Harris dans l’introduction de l’édition
Allison & Busby (1974) du
Gorin-No-Sho, Miyamoto Musashi
serait né en 1584 dans le village de Miyamoto, dans la province
de Mimasaka.
1 Une bibliographie commentée se trouve en fin de volume. Elle reprend
tous les ouvrages cités dans cet avant-propos, ainsi que d’autres ouvrages
sur le Japon et les samouraïs.
2 Une filmographie commentée se trouve en fin de volume.
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Les ancêtres de Musashi étaient une branche du puissant clan Harima, à Kyushu, l’île méridionale du Japon. Son grand-père, Hirada Shokan, faisait partie de la suite de Shinmen Iga No Kami Sudeshige, seigneur du château de Takeyama. Toujours selon Victor Harris, Musashi perd son père à l’âge
de sept ans (ou est abandonné). Il se voit alors confié à un oncle
du côté de sa mère, un moine. C’est un enfant de grande taille,
turbulent. Il fait sa première victime à treize ans, tuant un
samouraï ― Arima Kihei – d’un coup de bâton à la tête. À seize
ans il gagne un deuxième combat, puis n’arrête plus de livrer
des duels, jusqu’à l’âge de cinquante ans. Il participe à six
guerres, dont la bataille de Seki Ga Hara où, se battant du côté
des vaincus, il survit à un massacre qui durera trois jours et
verra la mort de soixante-dix mille hommes.
Victor Harris revient comme tant d’autres sur le manque
d’hygiène du personnage qui ne se baignait jamais et était –
même pour un
rônin3 — d’allure bien pitoyable. Mais aussi sur
sa fourberie (ou ruse, selon que l’on fasse partie de ses amis ou
de ses ennemis). Ainsi, sachant un de ses adversaires peu enclin
à la patience, Musashi arriva en retard à un duel et brisa le
crâne de l’impétueux avec un sabre de bois au premier assaut.
On le vit aussi tuer un enfant de moins de quatorze ans qui
l’avait provoqué en duel ; il se posta dans des fourrés, surgit,
abattit l’enfant et s’enfuit (quel courage !) pour ne pas avoir à se
frotter à la suite de sa victime. À cette époque, il est déjà une
légende.
Son duel le plus célèbre est sans doute ce que l’on appellera
« l’épisode de la rame ». Nous sommes en 1612, Musashi a
provoqué en duel Sasaki Kôjirô, spécialiste du Tsubamegaeshi,
« riposte de l’hirondelle ». Le duel doit avoir lieu sur une petite
île à huit heures du matin. Heure à laquelle on réveille Musashi,
parti dormir chez Kobayashi Taro Zaemon. Il se lève, boit l’eau
destinée à sa toilette et alors qu’on le conduit en barque jusqu’à
l’île, il se taille un sabre de bois dans une rame et se noue une
serviette autour de la tête. Une fois arrivé, il jaillit de
3 Samouraï privé de maître, littéralement « homme mis à l’écart ».
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l’embarcation avec sa rame, se rue sur son adversaire et lui
fracasse le crâne avant de s’enfuir. On imagine mal pire
déshonneur pour un noble maître du sabre que de se voir
renvoyé chez ses ancêtres par un rônin coiffé d’une serviette,
puant et armé d’un bout de rame.
Entre 1615 (où il livre à nouveau bataille contre Ieyasu,
durant le siège du château d’Osaka) et 1634 où il découvre,
selon ses propres écrits, la stratégie, on ne sait pas grand-chose
de sa vie. En 1638, il combat les chrétiens lors de la révolte de
Shimabara – il a cinquante-cinq ans. Après six années passées à
enseigner et peindre sous la protection du seigneur Chûri, il se
retire en ermite dans une grotte, où il écrit le
Gorin-No-Sho,
nous sommes en 1643. Il meurt en 1645, laissant derrière lui
une œuvre de peintre et de calligraphe stupéfiante, un livre
célèbre dans le monde entier et un surnom : « Kensei »,
le saint au sabre.»
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« Lorsque vous aurez atteint la Voie de la
Stratégie, vous comprendrez tout, sans exception. »
MIYAMOTO MUSASHI
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Je me prénomme Mikédi comme mon grand-père paternel ; je suis le fils du Seigneur Nakamura Ito et de la noble dame Suki originaire de la petite ville de Kawanoe, sur la côte orientale du Poisson-Chat Kyushu. J’ai vu le jour sous les premiers bourgeons de cerisier de l’année du serpent bicéphale. Cette année-là, l’Empereur-Dragon Tokugawa Oshone venait de fêter sa cent soixante-huitième année de règne. Je suis né le jour même de sa victoire éclatante sur l’envahisseur portugais, le 7 mars 1614 si je me réfère au calendrier de ces barbares, exactement trente-huit jours et deux mille cent soixante-dix-sept ans après la naissance du prince Siddhartha Gautama qui devint notre Bouddha. Au moment où je trace sur la feuille ces kana
4 qui précèdent le début réel de mon récit, je n’ai pas encore trente ans, et je sais pertinemment que je ne les atteindrai jamais. Je demeure dans une des mille cavernes qui percent les flancs des monts veillant sur la petite ville de Nagano. Là, dans ce qui fut le dernier foyer de mon maître, je vis dans les regrets, l’amertume et le dénuement ; je ne possède que quelques rouleaux vierges, une grande bouteille d’encre de Shô, une couverture, un sac de riz, un peu de bois pour faire du feu, un briquet portugais, un calendrier impérial, quelques cônes d’encens et quelques bougies. La lumière de ma bougie caresse le poison rouge que j’utilise comme encre. Je ne pourrai me résoudre à le boire tant que je n’aurai pas fini de confesser sur rouleaux l’ampleur de ma trahison et sa totale inutilité. Au fil des jours passés au milieu des hommes, j’ai parcouru les routes et chemins des Poissons-Chats Honshu, Shikoku, Hokkaidô, Kyushu, je suis allé en Europe, sur le Continent-Éléphant, en Corée, j’ai vu mourir de nombreuses personnes, en naître presque autant. J’ai travaillé dans le Palais des
4 Caractères d’écriture phonétique du japonais, créés au début du IXe
siècle.
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Saveurs et j’ai passé deux années merveilleuses dans la Pagode du Plaisir. Dans chacun de ces endroits, je me suis montré doué, apprenant les arts avec une rapidité surnaturelle, qu’ils fussent ceux de l’amour, de la chère ou du sabre. J’ai connu dix fois plus d’aventures que la plupart des samouraïs, dix fois moins cependant que celui qui fut mon maître. Et c’est bien de cet homme qu’il sera principalement question au fil de ce récit. De ce guerrier aux pouvoirs inconnus qui essaya de me guider sur la Voie du Sabre. Et qui échoua. Dans le grain de la feuille, là où le pinceau caresse, là où le récit prend forme, par-delà l’odeur piquante et marine de l’encre écarlate que boit le papier, je retrouve la sonorité caractéristique des pas de mon maître. C’est un tigre avançant parmi les hommes. Un fauve affamé qui, à l’époque de notre première rencontre, ne connaissait plus la peur ni l’humilité, prisonnier des mille contes qu’il avait involontairement enfantés. Prisonnier de sa légende, à tout jamais. Il approche. Ses pas sont comme des boules de soie qui rebondissent sur un tatami. Son nom occupe tout mon esprit, dans le cauchemar et le rêve, dans la lumière du jour et son halo de pollens, dans l’éblouissement que nous offre la première et la dernière neige. Je vois sa silhouette tapie dans chaque ombre. J’entends son murmure dès que le vent souffle et pénètre mon ermitage. Et maintenant, une certitude m’envahit et me berce comme l’odeur de la mort s’imposant après la bataille : mes derniers mots prononcés seront ceux qui forment son nom... Miyamoto Musashi. -10-
Document Outline
- Avant-propos
- PREMIER ROULEAU LES CENDRES DE LENFANCE
- 1
- 2
- 3
- 4
- 5
- 6
- 7 La légende du Daïshô20F Papillon
- 8
- 9
- 10
- 11 La légende de Shô
- 12
- 13
- DEUXIÈME ROULEAU LES BRAISES DE LENSEIGNEMENT
- 1
- 2 La triste légende du seigneur
- 3
- 4
- 5
- 6
- 7
- 8
- 9
- 10
- 11
- TROISIÈME ROULEAU LINCENDIE SOUS LHORIZON
- 1
- 2
- 3
- 4
- 5
- 6
- 7 Lhistoire édifiante de lhomme qui aima Masuji
- 8
- 9
- Épilogue
- ANNEXES
- BIBLIOGRAPHIE COMMENTÉE
- FILMOGRAPHIE COMMENTÉE
- REMERCIEMENTS DUSAGE
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