Histoire d'un monde meilleur
Jeramos avait ete un jeune adolescent parmi d'autres, passant a courir dans les rues de
Myrtha avec sa bande d'amis. Baigne dans l'Histoire, il s'inspirait des grands heros passes
pour se construire des personnages toujours plus braves, toujours plus chevaleresques et
temeraires lors de leurs jeux. Sa forte constitution lui donnait souvent l'avantage sur ses
compagnons, c'est pourquoi il s'etait naturellement impose comme le joyeux chef de ce petit
groupe.
Aujourd'hui, alors qu'il etait maintenant devenu une des personnes les plus
influentes de sa ville, il devait faire face a un souci plus grand qu'aucun des precedents
dirigeants n'avait eu a aborder. Son peuple, qu'il dirigeait depuis le chateau royal de Myrtha,
avait atteint une population qui rendait bien difficile la vie sur la petite ile ou ils habitaient.
Les ressources qui etaient a leur disposition allaient en s'amenuisant, a un rythme toujours
plus rapide et l'inquietude gagnait les foules. Il devait reflechir a constituer des troupes
d'exploration, qui partiraient a la recherche d'une nouvelle terre ou s'installer, mais les
risques etaient grands de se perdre sur cette etendue d'eau qui les entourait. Cette mer du
Grand Repos, mer qui devait son nom a une tradition ancestrale. Quand un des leurs mourrait,
son corps n'etait ni enterre ni incinere, mais depose sur une longue embarcation, accompagne
de ses effets personnels et de quoi se defendre dans le monde d'apres. La barque funeraire
etait ensuite laissee au bon soin de Cirka, la deesse de la Mer, en hommage a l'exode de leurs
ancetres.
C'est alors qu'un souvenir de son enfance fit irruption et envahit brusquement son
esprit, le souvenir d'un conte mythique, celui des premiers hommes. C'etait une histoire
comme une autre, une legende parmi mille autres toutes aussi exaltantes, transmises lors de
ces grandes fetes de famille, au coin du feu, alors que les plus jeunes commencaient a sentir
leurs lourdes paupieres s'abaisser contre leur volonte. On racontait ainsi que jadis, les
hommes venaient d'une terre differente, bien au-dela de la Mer du Grand Repos. Un continent
immense, ou leur civilisation avait prolifere. Ils avaient maitrise les arts des arcanes comme
personne ne pouvait esperer les controler aujourd'hui, canalisant les grands flots des forces
naturelles pour les harnacher et les utiliser a leurs propres fins. C'est d'ailleurs ce qui avait
fini par causer leur perte d'apres ce qu'on racontait.
Tout avait commence a la mort du roi Arius. C'etait un bon roi, juste et aime de son
peuple. C'etait pendant son regne que les hommes connurent un veritable age d'or a tous les
niveaux. Malheureusement, ce roi avait deux fils : Axus et Angus. Les premieres tensions se
firent reellement sentir quand ce roi feta son deux-centieme anniversaire de regne. Angus,
l'aine, etait derange par l'idee que son pere put vivre eternellement grace aux soins continus
de ses magiciens-docteurs personnels, de l'ordre d'Alindra, la deesse du Bien. Son ambition
le devorait de l'interieur, a petit feu. C'est lui qui aurait fomente pour s'en debarrasser pour de
bon, et pouvoir enfin profiter du trone qui lui etait du depuis de nombreuses annees.
Pour s'assurer de la mort de son pere, il fit appel a la Confrerie d'Adak, terribles
magiciens-assassins, qui mit au point un poison mortel, imparable et qui grignoterait le roi de
l'interieur. Il restait juste a Axus a trouver une facon de l'administrer a son pere. La legende
dit ici qu'il aurait pris le controle mental d'un sanglier pour que celui-ci, lors d'une partie de
chasse, vienne eventrer le roi avec ses defenses maculees de la substance letale. Quoi qu'il se
fut passe reellement, les faits etaient la et Arius devait deperir pendant plusieurs mois, ses
medecins incompetents devant ce mal inconnu et incurable. Cependant, Angus commenca a
se douter de quelque chose devant l'empressement de son frere a preparer son couronnement.
Une fois le roi mort, pendant la ceremonie du couronnement de son frere, Angus se
leva pour s'y opposer, expliquant a toute l'assemblee ce qui s'etait trame pendant ces derniers
mois et reclamant la couronne pour lui-meme devant la felonie de son frere. Ce jour signa une
scission terrible pour le royaume, chacun choisissant son camp entre ces deux freres partis en
guerre civile ouverte.
Dans la quete d'une puissance toujours grandissante, chaque camp fit appel a des
armees de magiciens pour soutenir leurs hommes. Mais ceci ne suffit pas a assurer a l'un ou
l'autre une domination sans partage. La haine entre les deux hommes avait atteint son
paroxysme, Axus forca alors ses magiciens a braver un des interdits les plus sacres de leur
ordre. Il leur demanda de creer de nouvelles creatures, selectionnant les differentes aptitudes
de betes existantes pour les combiner en un nouveau monstre toujours plus puissant. Il n'eut
que faire des critiques et autres doutes emis a ce sujet et finalement, de son chateau de
Zagangar sortit enfin l'armee la plus terrible qu'ait vu leur monde. Devant les hordes
demoniaques lancees a leurs trousses, les armees fideles a la cause d'Angus ne purent que
fuir, les murs de Werka, la capitale de leur royaume n'ayant pu soutenir l'assaut.
C'est donc dans la ville de Syrka que se regrouperent les combattants restants, toujours
fideles a Angus, derriere des murailles encore plus hautes et plus solides grace au soutien de
leurs magiciens, dans l'attente angoissee d'un assaut massif.
Profitant d'un faible repit qui leur fut accorde, ces magiciens travaillerent d'arrache
pied pour trouver une facon de contrer les plans d'Axus et de sa horde de magiciens. La
legende dit que beaucoup moururent d'epuisement apres avoir passe plusieurs jours d'affilee,
sans repos digne de ce nom, a tisser les sorts les plus complexes, les plus puissants qu'ils aient
jamais concu. Tous avaient le meme but : retourner l'esprit de ces betes contre leur createur.
Malheureusement, c'etait pour eux une science encore trop jeune, et les conditions
n'etaient pas optimales pour leur permettre de fignoler leur oeuvre. En effet, les hordes de
Zagangar furent apercues en haut des collines cernant Syrka seulement quelques semaines
apres leur cuisante defaite a Werka. De nouveaux monstres etaient apparus, toujours plus
grands, plus puissants. La peur qu'ils instauraient se repandait aussi bien dans leur propre
camp, les soldats encore trop peu habitues a cotoyer de telles betes.
Alors qu'Axus en personne, sorti de sa forteresse, etait venu donner lui-meme l'assaut
contre son frere, la magie commenca a faire son effet. Plus les betes, lancees a pleine allure
vers les murailles de la ville approchaient, plus leurs maitres avaient du mal a les controler et
a canaliser leur force. Au-dela de l'affrontement physique entre les deux armees en place, les
magiciens des deux bords se lancerent dans un gigantesque duel de volonte qui, ils le savaient
tous, serait crucial pour la suite des evenements.
D'une version a l'autre, les combats qui s'ensuivirent furent plus ou moins longs,
suivant l'humeur et l'imagination du conteur, mais tous tombent d'accord pour dire que nul
n'eut pu voir scene de bataille plus sanglante, plus violente dans toute l'histoire de leur
peuple. Les forces en presence etaient colossales, le royaume tout entier etait saigne a blanc,
perdant toujours plus de jeunes hommes, au risque de voir pericliter leur civilisation. Quelle
qu'en fut la duree, aucun vainqueur ne sortit reellement de cette bataille. Les betes, perdues
sous les influences changeantes d'un camp ou de l'autre finirent par perdre le peu de sens
qu'elles avaient et echapperent a tout controle, attaquant les premiers soldats passant a portee
de griffes ou de morsures.
Rapidement elles se disperserent a travers tout le pays, s'en prenant aux hameaux et
villages disperses de par les vallees avoisinantes. Plus personne n'etait a l'abri et le nombre de
refugies sur les routes augmentait continuellement, a la recherche d'un endroit sur, eloigne de
tout...
Ce ne fut que grace a l'intervention des differents ordres religieux que certaines zones
purent etre securisees. De gigantesques portiques magiques furent installes en quelques points
cles de la carte, soit pour proteger les habitants derriere, soit pour enfermer dans des endroits
bien specifiques les monstres les plus puissants. Les hommes se replierent sur eux-memes, en
petites communautes, en essayant d'attirer le moins possible l'attention de ces monstres sur
leur ville ou leur village...
Devant le chaos general qui se repandit a travers tout le pays, une des plus grandes
flottes fut rassemblee, embarquant a son bord ce qui restait de la population de la capitale
Werka. Leur destination leur etait encore inconnue, ils fuyaient eperdument par dela la mer du
Grand Repos, ou, esperaient-ils, la folie des hommes ne se montrerait pas aussi violente...
Nouvel exode, nouvel espoir...
Ce groupe de survivants, Jeromas et ses citoyens, habitants de Myrtha et des villages
avoisinants, en etaient les descendants. Voila plusieurs siecles qu'ils s'etaient reorganises ici,
delaissant les arts magiques pour eviter de retomber dans la quete insatiable et destructrice de
puissance, reapprenant a laisser la Nature suivre son cours et a la respecter.
Comme ses ancetres, il se trouvait maintenant devant l'obligation de repartir a
l'aventure par-dessus les mers, pour chercher de nouvelles terres ou ils pourraient s'etendre.
Partir retrouver la terre de ses ancetres etait une idee qui le seduisait de plus en plus...D'abord
par son cote pratique, ils savaient a peu pres d'ou venaient les bateaux de leurs ancetres grace
aux ecrits de l'epoque, et aussi parce qu'au fond de lui il avait envie de voir de ses propres
yeux ces lieux epiques, de toucher de ses propres mains les restes de la civilisation qu'il avait
tant adule enfant, de ressentir ce qu'avait ressenti tous ces grands heros... Sa seule
apprehension, qui l'excitait aussi dans une certaine mesure, etait que la menace magique soit
toujours presente la bas. Mais apres tant d'annees, ceci paraissait de plus en plus improbable.
C'est ainsi que, lors de la seance suivante du Grand Conseil, cette idee fut mise sur la
table pour en debattre. En verite, toutes ces discussions n'etaient la que pour la forme, l'aura
et l'influence qu'il avait sur les membres assis autour de la large table ronde lui garantissait
presque la concretisation de son projet. Les quelques avis contraires qui purent s'elever furent
vite reduits a neant sous le nombre et les avis de recrutement furent lances dans toutes les
villes, placardees sur toutes les places publiques, portes de taverne... Il n'y avait plus qu'a
attendre les courageux volontaires.
Plusieurs mois passerent ainsi, pour regler au mieux tous les details logistiques,
preparer les bateaux necessaires pour affronter les pires conditions de navigation imaginables
et garder en vie le plus longtemps leurs passagers. Les meilleurs capitaines et equipages furent
requisitionnes pour l'occasion. Ils ne disposeraient pas d'un quelconque soutien magique,
aussi seraient-ils obliges de naviguer a l'ancienne, en s'aidant des etoiles pour tenter garder un
cap regulier. Leurs chances d'arriver a bon port etaient faibles, mais toujours plus grandes que
de partir totalement vers l'inconnu.
Ce fut finalement une troupe d'une cinquantaine de jeunes hommes temeraires,
aguerris et volontaires qui prirent la mer. En passant les grandes arches gardant l'entree du
port de Myrtha, certains furent pris d'un serrement de coeur, a l'idee de ne peut etre jamais
revoir cette terre sur laquelle ils avaient passe toutes leurs journees, qui leur avait tant donne.
Mais l'inconnu les attirait et leur gout pour l'aventure les poussait a vouloir arriver a
destination au plus vite.
Comme on put s'y attendre, la navigation devint vite tres difficile, le ciel se couvrant
de sombres nuages leur empechant toute maniere de verifier leur cap. Ils ne pouvaient que
s'en remettre a l'experience de leurs capitaines. Ils lutterent ainsi contre les elements pendant
des jours, des semaines, qui se suivaient en se ressemblant tout en etant toutes uniques.
Toujours aucun signe de terre en vue et certains des moins determines de la troupe
commencaient a se demander si cette entreprise en valait reellement la chandelle, si ce n'etait
pas pure folie que de naviguer ainsi, sur les seuls pas d'un mythe vieux de plusieurs
centenaires. La presence de leur chef rechauffait cependant les coeurs et leur redonnait de
l'entrain, aussi Jeromas se forcait il a toujours presenter ce meme visage severe, concentre
meme s'il lui arrivait de douter par moment. Sa responsabilite n'en etait que plus grande car
c'est lui qui avait amene tous ces hommes a le suivre dans ce projet et leur perte ne pouvait
qu'etre de sa faute.
Quel ne fut donc pas son soulagement lorsque, finalement, la vigie cria les mots tant
attendus :
Capitaine, terre par tribord ! .
Une fine ligne de terre etait visible juste au dessus de l'horizon. Etait-ce la terre qu'ils
cherchaient ou une totalement nouvelle ? Pourrait-elle etre vierge de toute presence humaine ?
Tant de questions qui pendaient a toutes les levres et qui ne connurent pas de reponse avant
plusieurs heures, le temps qu'ils se rapprochent plus de ce rivage inconnu. Le relief
commencait a se dessiner. En longeant la cote, ils arriverent sur un estuaire. Decidant de
remonter la riviere pour se mettre a l'abri des fureurs de l'ocean, ils firent une decouverte qui
les laissa bouche bee.
Au detour d'un des meandres du fleuve, une large cite se dessina entre deux collines.
Ils trouveraient bien quelqu'un pour les renseigner sur l'endroit ou ils allaient accoster...
Une fois sur place, l'officier du port fut surpris de les entendre declarer qu'ils ne
venaient pas d'une quelconque region proche mais de par dela les oceans, bien plus loin. Ils
furent donc chaleureusement accueillis, les recits de leur histoire durent etre contes a de
nombreuses reprises pour satisfaire a la curiosite des habitants. Ils reussirent finalement a
apprendre qu'ils etaient bien revenus ou ils voulaient, dans la ville de Monaria.
Malheureusement, le pays n'avait toujours pas retrouve la paix. Ils allaient devoir se battre
pour se trouver une place sure ou s'installer...
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