Ils pensaient qu'ils etaient libres
Milton Mayer
Chapitre 13, Mais alors il etait trop tard, p 166-173
Ce que personne ne semblait remarquer, disait un de
mes collegues, un philologue, c'etait la distance toujours
plus grande, apres 1933, entre le gouvernement et le peuple.
Et pense bien que cette distance etait deja tres large, ici en
Allemagne. Et elle grandissait toujours plus. Tu sais, dire
aux gens que leur gouvernement est un gouvernement du
peuple, une vraie democratie, ou s'engager dans la defense
civile, ou meme voter, ca ne les rapproche pas de leur
gouvernement. Tout ca n'a rien a voir avec le fait de savoir
que l'on gouverne.
Ce qui s'est passe ici, c'est l'habitude graduelle du
peuple, petit a petit, d'etre gouverne par surprise; de
recevoir des decisions deliberees en secret; de croire que la
situation est tellement compliquee que le gouvernement
doit agir sur la base d'informations que le peuple ne pouvait
pas comprendre, ou si dangereuses que, meme si le peuple
pouvait les comprendre, elles ne pouvaient pas etre publiees
pour des raisons de securite nationale. Et leur identification
avec Hitler, leur confiance en lui, rendait plus simple
d'elargir cette distance, et rassurait ceux qui autrement s'en
seraient inquietes.
Cette separation du gouvernement et du peuple, cet
agrandissement de la distance, a eu lieu si graduellement et
si doucement, chaque pas deguise (peut-etre meme pas
intentionnellement) en mesure d'urgence temporaire ou
attachee a l'allegeance patriotique ou a de vrais objectifs
sociaux. Et toutes les crises et les reformes (les vraies
reformes aussi) occupaient tellement le peuple qu'il n'a pas
vu la lente progression en-dessous, de tout le processus du
gouvernement qui s'eloignait de plus en plus.
Tu me comprendras quand je dirai que le moyen haut-
allemand, c'etait ma vie. C'etait tout ce qui comptait pour
moi. J'etais un universitaire, un specialiste. Et puis,
soudainement, j'etais plonge dans toutes les nouvelles
activites, au fur et a mesure que l'universite etait attiree a la
nouvelle situation; les reunions, les conferences, les
entretiens, les ceremonies, et, par-dessus tout, les papiers a
remplir, les rapports, les bibliographies, les listes, les
questionnaires. Et en plus de tout ca, il y avait les exigences
de la communaute, les choses auxquelles on devait
participer qui n'existaient pas avant ou qui n'etaient pas
importantes. C'etait du charabia bien sur, mais cela prenait
toute votre energie, en plus du travail que l'on voulait
vraiment faire. Tu peux voir a quel point il etait simple,
alors, de ne pas penser aux choses fondamentales. Personne
n'avait le temps.
Ca, j'ai dit, ce sont les mots de mon ami le boulanger.
'On n'avait pas le temps de reflechir. Il y avait tellement de
choses qui se passaient.'
Ton ami le boulanger avait raison, mon collegue a dit.
La dictature, et tout le processus de sa naissance, etait
par-dessus tout divertissante. Elle fournissait une excuse de
ne pas penser pour des gens qui ne voulaient pas penser de
toute facon. Je ne parle pas de tes petits hommes, ton
boulanger, etc.; je parle de mes collegues et moi-memes,
des hommes instruits. La plupart d'entre nous ne voulaient
pas penser aux choses fondamentales, et ne l'avaient jamais
fait. Ce n'etait pas necessaire. Le nazisme nous a donne des
choses effrayantes et fondamentales a considerer -- nous
etions des personnes decentes -- et nous a tellement occupe
avec des changements constants et des 'crises' et tellement
fascines, oui, fascines, avec les machinations des ennemis
nationaux, a l'etranger et dans le pays, que nous n'avions
pas le temps de penser a ces choses effrayantes qui
poussaient, peu a peu, tout autour de nous.
Inconsciemment, j'imagine, nous etions reconnaissants. Qui
veut reflechir?
Vivre a l'interieur de ce processus c'est etre absolument
incapable de le remarquer -- essaie de me croire s'il-te-plait
-- a moins que l'on ne possede un degre beaucoup plus
eleve de conscience politique, d'acuite, que beaucoup
d'entre nous n'ont jamais eu l'occasion de developper.
Chaque etape etait si petite, si inconsequente, si bien
expliquee ou, parfois, 'regrettee,' que, a moins que l'on ne
soit detache de tout le processus depuis le depart, a moins
que l'on ne comprenne ce que tout le systeme etait en
principe, ce a quoi toutes ces 'petites mesures' qu'aucun
'allemand patriote' ne pouvait critiquer devaient mener un
jour, on ne le voyait pas plus se developper jour apres jour
qu'un fermier dans son champ ne voit le ble pousser. Un
jour, les epis depassent sa tete.
Comment eviter ca, parmi les gens ordinaires, meme les
gens ordinaires tres eduques? Franchement, je ne sais pas.
Je ne le vois pas, meme maintenant. A de nombreuses
reprises depuis que c'est arrive, j'ai reflechi a ces deux
grandes maximes, Principiis obsta et Finem respice --
'Resiste aux commencements' et 'Considere la fin.' Mais il
faut anticiper la fin pour pouvoir resister et voir les
commencements. Il faut anticiper clairement la fin, avec
certitude, et comment cela est-il possible, pour des gens
ordinaires ou meme pour des gens extraordinaires? Les
choses auraient pu changer ici avant qu'elles n'aillent aussi
loin qu'elles l'ont fait; ce n'est pas le cas, mais elles
auraient pu. Et tout le monde compte sur cette possibilite.
Tes 'petits hommes,' tes amis Nazis, n'etaient pas
opposes au National Socialisme en principe. Des hommes
comme moi, etaient, et sont, les plus coupables, pas parce
que nous savions (ce serait trop dire) mais parce que nous
sentions. Le Pasteur Niemoller a decrit les pensees de
milliers et de milliers d'hommes comme moi quand il a
parle (modestement, de lui-meme) et dit que, quand les
Nazis ont attaque les Communistes, il etait un peu mal a
l'aise, mais, apres tout, il n'etait pas Communiste, et donc il
n'a rien fait; et ensuite ils ont attaque les Socialistes, et il
etait un peu plus mal a l'aise, mais, malgre tout, il n'etait pas
un Socialiste, et il n'a rien fait; et puis les ecoles, la presse,
les Juifs, etc., et il etait toujours plus mal a l'aise, mais
malgre tout il n'a rien fait. Et puis ils ont attaque l'Eglise, et
il etait un homme d'Eglise, et il a fait quelque chose -- mais
alors il etait trop tard.
Oui, j'ai dit.
Tu vois, a continue mon collegue, on ne voit pas
exactement ou ni comment bouger. Crois-moi, c'est la
verite. Chaque action, chaque opportunite, est pire que la
derniere, mais seulement un peu. Tu attends que la
prochaine arrive, et tu attends encore. Tu attends un grand
evenement vraiment choquant, en pensant que d'autres,
quand un tel choc aura lieu, te rejoindront pour resister
d'une facon ou d'une autre. Tu ne veux pas agir, ou meme
parler, seul; tu ne veux pas 'te mettre en quatre pour foutre
le bordel.' Pourquoi pas? -- Et bien, tu n'as pas l'habitude de
faire ca. Et ce n'est pas seulement la peur, la peur de se tenir
seul, qui te restreint; c'est aussi la veritable incertitude.
L'incertitude est un facteur tres important, et, au lieu de
baisser avec le temps, elle monte. Dehors, dans la rue, dans
la communaute, 'tout le monde' est heureux. On n'entend
pas de protestation, et on n'en voit certainement pas. Tu
sais, en France ou en Italie, il y aurait des slogans contre le
gouvernement peints sur les murs et les grilles; en
Allemagne, en dehors des grandes villes, peut-etre, il n'y a
meme pas ca. Dans la communaute universitaire, dans ta
propre communaute, tu parles en prive a tes collegues, dont
certains ont certainement les memes pensees que toi; mais
que disent-ils? Ils disent, 'Ce n'est pas si grave' ou 'Tu
hallucines' ou 'Tu es un alarmiste.'
Et tu es un alarmiste. Tu dis que ceci doit mener a cela,
et tu ne peux pas le prouver. Ce sont les commencements,
oui; mais comment est-ce que tu sais avec certitude quand
tu ne connais pas la fin, et comment est-ce que tu connais,
ou imagine, la fin? D'un cote, tes ennemis, la loi, le regime,
le Parti, t'intimident. De l'autre, tes collegues te rejettent et
disent que tu es pessimiste ou nevrose. Il ne te reste plus
que tes amis proches, qui sont, naturellement, des gens qui
ont toujours pense comme toi.
Mais tes amis sont moins nombreux a present. Certains
sont partis quelque part ou se sont submerges dans leur
travail. Vous n'en voyez plus autant qu'avant aux reunions
ou aux rassemblements. Les groupes informels deviennent
de plus en plus petits; la presence chute dans les petites
organisations, et les organisations elles-memes sont en
difficulte. Maintenant, dans de petites assemblees de tes
plus anciens amis, tu as l'impression de tourner en rond, que
tu es isole de la realite des choses. Cela affaiblit ta
confiance encore plus et sert a te dissuader encore plus de --
de faire quoi? Il est constamment de plus en plus clair que,
si tu vas faire quoi que ce soit, tu dois creer une occasion
de le faire, et alors tu es clairement un fauteur de trouble.
Donc tu attends, et tu attends.
Mais le grand evenement choquant, quand des dizaines
ou des centaines ou des milliers de personnes te rejoindront,
n'a jamais lieu. C'est ca la difficulte. Si le dernier et le pire
acte du regime tout entier etait venu immediatement apres
le premier et le plus infime, des milliers, oui, des millions
auraient ete suffisamment choques -- si, disons, le gazage
des Juifs en 43 etait venu immediatement apres les
autocollants Firme Allemande sur les fenetres des
magasins non-Juifs en 33. Mais bien sur ce n'est pas comme
ca que ca se passe. Entre deux sont venus s'entrecouper les
centaines de petites etapes, certaines imperceptibles,
chacune te preparant a ne pas etre choque par la prochaine.
L'etape C n'est pas tellement pire que l'etape B, et, si tu n'as
pas pris position a l'etape B, pourquoi tu le ferais a l'etape
C? Et ainsi de suite jusqu'a D.
Et un jour, trop tard, tes principes, si tu les as jamais
connus, foncent sur toi. Le poids de la tromperie est devenu
trop lourd, et un incident mineur, dans mon cas mon petit
garcon, a peine plus qu'un bebe, disant sale juif, detruit
tout d'un seul coup, et tu vois que tout, absolument tout, a
change et change completement, sous ton nez. Le monde
dans lequel tu vis -- ta nation, ton peuple -- n'est pas du tout
le monde dans lequel tu es ne. Les formes sont toutes la,
toutes inchangees, toutes rassurantes, les maisons, les
magasins, les emplois, les dejeuners, les visites, les
concerts, le cinema, les vacances. Mais l'esprit, que tu
n'avais jamais remarque parce que tu as commis l'erreur de
ta vie en l'identifiant avec les formes, a change. Maintenant,
tu vis dans un monde de haine et de peur, et le peuple qui
hait et qui a peur ne le sait meme pas lui-meme; quand tout
le monde est transforme, personne n'est transforme.
Maintenant tu vis dans un systeme qui regne sans
responsabilite meme devant Dieu. Le systeme lui-meme
n'aurait pas pu vouloir cela au depart, mais pour pouvoir se
soutenir, il a ete oblige d'aller jusqu'au bout.
Tu es alle presque jusqu'au bout toi-meme. La vie est un
processus continu, un flux, et pas du tout une succession
d'actes et d'evenements. Elle a atteint un autre niveau, elle
t'a emporte, sans le moindre effort de ta part. Sur ce
nouveau niveau ou tu vis, tu as plus de confort chaque jour
que tu vis, avec une nouvelle moralite, de nouveaux
principes. Tu as accepte des choses que tu n'aurais pas
acceptees cinq ans plus tot, un an plus tot, des choses que
ton pere, meme en Allemagne, n'aurait pas pu imaginer.
Et soudain, tout s'ecroule, d'un seul coup. Tu vois ce que
tu es, ce que tu as fait, ou, plus precisement, ce que tu n'as
pas fait (car c'etait tout ce qu'on demandait de la plupart
d'entre nous: que nous ne fassions rien). Tu te rappelles de
ces premieres reunions dans ta section de l'universite quand,
si une personne s'etait levee, d'autres se seraient levees,
peut-etre, mais personne ne s'est leve. Un petit probleme,
engager cet homme ou celui-la, et tu as engage celui-ci
plutot que celui-la. Tu te rappelles de tout maintenant, et
ton coeur se brise. Trop tard. Tu es compromis au-dela du
reparable.
Et ensuite? Tu dois te tirer une balle. Quelques uns l'ont
fait. Ou 'ajuster' tes principes. Beaucoup ont essaye, et
certains, j'imagine, ont reussi; pas moi, cependant. Ou tu
dois apprendre a vivre le restant de tes jours avec ta honte.
Cette derniere possibilite est ce qui se rapproche le plus,
dans les circonstances actuelles, de l'heroisme: la honte.
Beaucoup d'Allemands sont devenus ce parent pauvre du
heros, beaucoup plus, je crois, que le monde ne le pense ou
ne veut le penser.
Je n'ai rien dit. Je n'avais rien a dire.
Je peux te parler, a continue mon collegue, d'un
homme a Leipzig, un juge. Il n'etait Nazi que de nom, mais
il n'etait certainement pas anti-Nazi. Il etait simplement-- un
juge. En 42 ou en 43, au debut de 43, je pense, il a juge un
Juif dans une affaire qui impliquait, mais seulement
accessoirement, des relations avec une femme 'Aryenne.'
C'etait un 'prejudice a la race,' quelque chose que le Parti
etait particulierement anxieux de punir. Dans l'affaire en
question, cependant, le juge avait le pouvoir de condamner
l'homme pour un delit 'non-racial' et de l'envoyer dans une
prison ordinaire pendant une tres longue periode, et de le
sauver ainsi du 'traitement' du Parti qui aurait signifie le
camp de concentration, ou plus probablement, la
deportation et la mort. Mais l'homme etait innocent de
l'accusation 'non-raciale,' aux yeux du juge, et donc, en tant
que juge honorable, il l'a acquitte. Bien sur, le Parti a saisi
le Juif immediatement apres qu'il ait quitte le tribunal.
Et le juge?
Oui, le juge. Il ne pouvait pas sortir l'affaire de sa
conscience -- une affaire, penses-y, dans laquelle il avait
acquitte un homme innocent. Il pensait qu'il aurait du le
condamner et le sauver du Parti, mais comment aurait-il pu
condamner un homme innocent? La chose le rongeait de
plus en plus, et il dut en parler, d'abord a sa famille, puis a
ses amis, et ensuite a des connaissances. (C'est comme ca
que j'en ai entendu parler.) Apres le Putsch de 44 ils l'ont
arrete. Et apres ca, je ne sais pas ce qui lui est arrive.
Je n'ai rien dit.
Une fois que la guerre a eclate, mon collegue a
continue, les resistances, les protestations, les critiques,
les plaintes, portaient avec elles une possibilite multipliee
de la punition la plus terrible. Le simple manque
d'enthousiasme, ou le fait de ne pas en faire preuve en
public, constituait du 'defaitisme.' On supposait qu'il y avait
des listes de ceux dont on ' s'occuperait ' plus tard, apres la
victoire. Goebbels etait tres intelligent la aussi. Il promettait
constamment une 'orgie de la victoire' pour ' s'occuper ' de
ceux qui pensaient que leur 'attitude de traitre' etait passee
inapercue. Et cela a suffi pour mettre un terme a toute
incertitude.
Une fois que la guerre a eclate, le gouvernement pouvait
faire tout ce qui etait 'necessaire' pour la gagner; il en allait
ainsi de la 'solution finale du probleme Juif,' dont les Nazis
parlaient toujours mais qu'ils n'osaient jamais entreprendre,
meme pas les Nazis, avant que la guerre et ses 'necessites'
ne leur donnent le savoir qu'ils pourraient le faire sans
ennui. Les gens a l'etranger qui pensaient que la guerre
contre Hitler aiderait les Juifs avaient tort. Et les gens en
Allemagne qui, une fois que la guerre avait commencee,
pensaient toujours se plaindre, protester, resister, esperaient
que l'Allemagne allait perdre la guerre. C'etait un pari
risque. Peu de personnes l'ont fait.