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Qu'est-ce que vous auriez fait

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Traduction française du chapitre 4 du livre, They Thought They Were Free, de Milton Mayer.
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Ils pensaient qu'ils etaient libres
Milton Mayer
Chapitre 4, Qu'est-ce que vous auriez fait?, p 71-83

Aucun de mes dix amis n'a jamais rencontre qui que ce
soit lie a l'operation du systeme de deportation ou des
camps de concentration. Aucun d'entre eux n'a connu,
personnellement, qui que ce soit lie a la Gestapo, le
Sicherheitsdienst (Service de Securite), ou les
Einsatzgruppen (les Detachements d'Occupation, qui
suivaient les armees Allemandes vers l'est pour effectuer le
meurtre massif des Juifs). Aucun d'entre eux n'a jamais
connu quelqu'un qui connaissait quelqu'un en lien avec ces
agences d'atrocite. Meme le Policier Hofmeister, qui devait
arreter des Juifs pour les placer en detention protectrice
ou en reinstallation et qui ne trouvait rien de mal au fait
de donner aux Juifs de la terre, ou ils pourraient
apprendre a travailler avec leurs mains au lieu de travailler
avec l'argent, n'ont jamais connu qui que ce soit dont ils
auraient pu conteste l'honneur ou l'absence d'honneur s'ils
s'etaient tenus face a face. Le fait que le Chef de la Police
de Kronenberg lui ait fait signer les ordres d'arrestation des
Juifs lui dit seulement que le Chef lui-meme avait peur
d'avoir des ennuis plus haut.
Soixante jours avant la fin de la guerre, le Professeur
Hildebrandt, en tant que premier lieutenant aux commandes
d'un sous-poste de l'armee qui se desintegrait, fut informe
par le docteur affecte qu'un SS attache a la position etait en
train de devenir fou a cause de ses souvenirs de tueries de
Juifs a l'Est ; c'etait la le plus que ce que mes amis
avaient apercu de la boucherie systematique du National
Socialisme.
Je dis qu'aucun de ces dix hommes ne savait; et, si aucun
ne savait, tres peu des soixante-dix millions d'Allemands
savaient. La proportion de personnes qui savaient, qui etait

de zero sur dix a Kronenberg, aurait, certainement, ete plus
elevee parmi les gens plus intelligents, ou parmi les gens
plus sensibles ou sophistiques, a, disons, l'Universite de
Kronenberg ou dans les grandes villes ou les gens circulent
plus et entendent plus de choses. Mais je dois preciser ce
que j'entends par savoir.
Par savoir j'entends connaitre, connaitre de maniere
contraignante. Les hommes qui vont protester ou
entreprendre des formes d'action encore plus fortes, dans
une dictature encore plus que dans une democratie, veulent
etre certains. Quand ils sont certains, ils peuvent toujours
choisir de ne pas entreprendre la moindre forme d'action
(dans le cas de mes dix amis, je ne pense pas qu'ils
l'auraient fait); mais c'est autre chose. Quand vous entendez
parler de cas individuels, de deuxieme ou de troisieme
main, ce que vous devinez sur les conditions generales,
apres avoir considere ensembles une demi-douzaine de cas,
ce que quelqu'un vous dit qu'il croit etre le cas, ces choses
peuvent, toutes ensembles, etre convainquantes. Vous
pouvez etre moralement certain, satisfait de la verite en
vous-meme. Mais la certitude morale et la satisfaction
mentale sont moins que la connaissance contraignante. Ce
que vous et vos voisins ne s'attendent pas a ce que vous
sachiez, vos voisins ne s'attendent pas a ce que vous y
reagissiez, dans des affaires de ce genre, et vous non plus.
Les hommes qui ont participe a l'operation du systeme
d'atrocite -- est-ce qu'ils en parleraient a leurs femmes? La
probabilite est de 50% en Allemagne, ou les maris ne
parlent pas a leurs femmes autant que nous parlons aux
notres. Mais leurs femmes ne parleraient pas a d'autres
personnes, et eux non plus; leurs boulots etaient, pour parler

legerement, de nature confidentielle. Dans le cadre d'un tel
travail, les hommes, s'ils parlaient, perdaient leur boulot.
Sous le Nazisme ils perdaient plus que leur boulot. Je ne dis
pas que les hommes en question, les hommes qui avaient
une connaissance de premiere main, s'opposaient au
systeme de quelque facon ou meme ressentaient d'avoir a y
jouer un role; je dis, comme disait l'artisan Klingelhoder,
que c'est ainsi que sont les hommes, et plus le travail auquel
ils se livrent volontairement ou non est reprehensible, plus
ils sont ainsi.
J'ai parle de cela avec le Tailleur Marowitz a Kronenberg,
le seul Juif toujours present qui etait revenu de
Buchenwald. A sa sortie, en 1939, on lui a interdit de parler
de son experience, et, au cas ou il aurait perdu la memoire,
on le forca a pointer (simplement pointer) a la police
chaque jour. A qui a-t-il parle de son experience a
Buchenwald? Sa femme et deux de mes plus proches
amis-- des Juifs, bien sur.
A quel point est-ce que tout ca etait connu a Kronenberg
a la fin de la guerre?
Vous voulez dire les rumeurs?
Non -- a quel point est-ce que tout ca, ou meme une
partie, etait connue?
Oh. Largement, tres largement.
Comment?
Oh, les choses finissaient par se savoir d'une maniere ou
d'une autre, toujours calmement, toujours indirectement.
Donc les gens entendaient des rumeurs, et le reste ils
pouvaient le deviner. Bien sur, la plupart des gens ne
croyaient pas les histoires des Juifs ou des autres opposants
au regime. On pensait naturellement que de telles personnes

exagereraient toutes.
Les rumeurs, les conjectures, assez pour qu'un homme
sache s'il voulait vraiment savoir, ou au moins croire, et
toujours impliquant des personnes qui seraient suspectees,
naturellement, d'exagerer. Le subordonne direct de
Goebbels charge de la radio au Ministere de la Propagande
a temoigne a Nuremberg qu'il avait entendu parler du
gazage des Juifs, et qu'il est alle presenter le rapport a
Goebbels. Goebbels a dit que c'etait faux, de la
propagande ennemie, et c'etait tout. Le tribunal de
Nuremberg a accepte le temoignage de cet homme sur ce
point et l'a acquitte. Aucun de mes dix amis a Kronenberg --
ni qui que ce soit a Kronenberg -- n'etait le subordonne
direct d'un ministre de cabinet. Les anti-Nazis pas moins
que les Nazis laissaient passer les rumeurs -- s'ils ne les
rejetaient pas, ils ne les acceptaient certainement pas; soit
elles etaient de la propagande ennemie soit elles avaient
l'air
de propagande ennemie, et, avec son pays qui se bat
pour sa vie et ses enfants et ses freres qui meurent a la
guerre, qui veut entendre, et encore moins repeter, ce qui ne
fait qu'avoir l'air de propagande ennemie?
Qui va enqueter sur les affaires? Qui va chercher des
ennuis? Qui sera le premier a entreprendre (et comment?)
le tracage de soupcons de mefaits gouvernementaux dans
une dictature gouvernementale, a s'occuper, dans des heures
de trouble et de guerre, des maux, reels ou pas, qui sont
entierement hors de sa propre vie, hors de son propre
milieu, et par-dessus tout, hors de son propre pouvoir?
Apres tout, et si quelqu'un decouvrait le tout?
Imaginons que vous ayez entendu parler, de seconde main,
ou meme de premiere main, d'un cas ou un homme a ete

abuse ou torture par la police dans une communaute
americaine. Vous parlez a un ami et vous essayez de le
persuader que la police est pourrie. Il ne vous croit pas. Il
veut un temoignage de premiere main, ou si c'est tout ce
que vous avez, au moins un temoignage de seconde main.
Vous allez a votre source d'origine, qui vous a raconte
l'histoire uniquement a cause de sa confiance absolue en
vous. Vous voulez maintenant qu'il aille parler a un homme
auquel il ne fait pas confiance, un ami de la police. Il
refuse. Et il vous previent que si vous utilisez son nom en
tant que source de l'histoire, il niera. Ensuite vous serez
suspect, suspecte de repandre de fausses rumeurs contre la
police. Et, il se trouve justement que la police dans cette
communaute hypothetique, est pourrie, et ils vous
auront d'une maniere ou d'une autre.
Donc, apres tout, et si quelqu'un avait perce le secret en
Allemagne Nazie (ce que nous n'avions pas suppose dans
cette communaute imaginaire)? Et si quelqu'un avait reussi
a decouvrir le pot au rose? Et apres?
Il n'y avait nichts dagegen zu machen, rien a faire a ce
propos. Encore et encore mes discussions avec chacun de
mes amis a atteint ce point, d'une maniere ou d'une autre, et
cette expression meme; encore et encore cette question, qui
me fut posee avec l'innocence consciente qui caracterise
toujours le coupable quand il la pose a l'inexperimente:
Qu'est-ce que vous auriez fait?
Quelle est la proportion de heros revolutionnaires, de
saints et de martyrs, ou, si vous preferez, de causeurs de
troubles, a Stockholm, Ankara, El Paso? Nous en Amerique
n'avons pas eu l'experience Allemande, ou meme les
protestations privees sont dangereuses, ou meme des

connaissances secretes peuvent etre extorquees; mais
qu'est-ce que nous attendions des bons citoyens de
Minneapolis ou de Charlotte quand, au milieu de la guerre,
on leur dit, ouvertement et officiellement, que 112 000 de
leurs compatriotes, ceux de descendance Japonaise sur la
Cote Ouest Americaine, avaient ete saisis sans mandat et
envoyes sans jugement dans des centres de relocalisation?
Il n'y avait nichts dagegen zu machen -- pas meme a la
Cour Supreme des Etats Unis, qui decida que l'acte etait
dans la limite des pouvoirs de l'Armee -- et, de toute facon,
le bon citoyen de Minneapolis ou de Charlotte avait ses
propres problemes.
C'etait ceci, je pense -- ils avaient leur propres problemes
-- qui en fin de compte expliquait pourquoi mes amis ont
echoue a faire quelque chose ou meme a savoir quelque
chose. Un homme ne peut pas porter une responsabilite
infinie. S'il essaie de le faire, il s'ecroule; donc, pour se
sauver de l'ecroulement, il rejette la responsabilite qui
excede sa capacite. Il y a des responsabilites qu'il doit
porter, quoi qu'il arrive, et celles-ci, deja assez lourdes en
temps normal, sont intensifiees, meme multipliees, dans les
periodes de grand changement, que ces periodes soient
bonnes ou mauvaises. Mes amis s'acquittaient assez bien de
leurs responsabilites normales; chacun d'entre eux etait un
bon pere et, avec la possible exception du Tailleur
Schwenke, un bon travailleur. Mais ils n'etaient pas
habitues a assumer une responsabilite publique.
Les responsabilites publiques que le Nazisme leur a
imposees -- ils n'ont pas choisi de les assumer quand ils ont
choisi d'etre des Nazis -- excedaient leurs capacites. Ils ne
savaient pas, ou ne pensaient pas, au depart, qu'ils auraient

a porter en eux un savoir ou une conscience coupable. Un
anti-Nazisme de toute sorte, en pensee ou en sentiment
(pour ne pas dire en action), aurait requis d'eux, en tant
qu'individus isoles, deja charges de plus de responsabilites
qu'ils n'etaient habitues a l'etre, de choisir de se charger
encore plus au-dela de leur limite. Et ceci, je pense, est
toujours le cas avec les responsabilites publiques d'une
nature volontaire -- en Allemagne, en Amerique, partout --
qui promettent, au mieux, une recompense differee et, au
pire, une penalite immediate.
Les americains sont beaucoup plus habitues que les
allemands aux responsabilites a caractere volontaire, mais
le principe du rejet est aussi operatoire ici aux Etats-Unis,
bien que la limite soit plus elevee. Plus la charge combinee
de mes responsabilites publique et privee est grande, plus
faible est mon elan a prendre des responsabilites publiques
volontaires; si je construis une nouvelle maison et que je
dois m'engager dans la Defense Civile, mon travail au Boy's
Club va en souffrir. Et l'anti-Nazisme dans une dictature
Nazie n'avait rien d'un Boy's Club.
Les hommes responsables ne manqueront jamais a leurs
responsabilites, et donc, quand ils doivent les rejeter, ils les
nient. Ils baissent le rideau. Ils se detachent completement
de la consideration du mal qu'ils devraient, mais ne
peuvent, combattre. Leur deni les force a se detacher. Un
homme bon -- meme un bon americain -- qui court attraper
un train pour une mission importante doit passer la
bastonnade d'un chien dans la rue et se concentrer sur le
train; et, une fois qu'il y est, il doit considerer la mission
qu'il doit remplir, plutot que la bastonnade contre laquelle il
ne peut rien. S'il court suffisamment rapidement et que sa

mission est extremement importante, il ne remarquera
meme pas la bastonnade quand il passera a cote.
Le Bureau Federal d'Investigation, et le developpement
incroyablement rapide de son fichier central d'un nombre
toujours plus grand d'americains, respectueux ou pas de la
loi, est quelque chose de nouveau en Amerique. Mais cela
est tres vieux en Allemagne, et cela n'a rien a voir avec le
National Socialisme, sauf dans la mesure ou cela a rendu
plus simple au gouvernement Nazi de localiser et de
retracer la vie entiere de chacun des allemands. Le systeme
allemand -- qui a son equivalent dans d'autres pays
europeens, y compris la France -- etait, etant allemand,
extraordinairement efficace. Les touristes americains
connaissent les cartes d'identite de la police qu'ils
remplissent pro forma aux comptoirs des hotels
continentaux. Les habitants ne remplissent pas un
formulaire quand ils viennent vivre dans une ville
Allemande ou quand ils la quittent; ils racontent l'histoire
de leur vie a la police.
Le Policier Hofmeister m'a explique, avec enthousiasme, a
quel point le systeme identitaire s'engrenait dans
l'Allemagne, avant le Nazisme, pendant le Nazisme, et
depuis le Nazisme. Chaque ville avait un registre criminel
qui contenait, toujours a jour, le fichier de toute personne
nee en ville (ou qu'elle vive a present) qui ait jamais eu des
ennuis ; de plus, le registre contient le dossier complet
de toute personne qui ait jamais commis un crime (ou qui
ait jamais ete arretee) dans la vie, peu importe ou elle etait
nee. Imaginez, m'a dit le Policier Hofmeister, un Nazi
peu enthousiaste, a quel point il etait presque impossible,
comme il l'a toujours ete, pour qui que ce soit en Allemagne

de s'echapper ou de ' disparaitre. ' Dans un tel pays, mon
ami, la loi et l'ordre regnent toujours.
Comme il etait presque impossible de s'echapper, une fois
qu'un homme etait entre en conflit avec la police. Il valait
mieux, et de loin, si vous entriez en conflit avec eux (ou si
vous soupconnez que vous ayez jamais eveille leurs
soupcons), entrer en contact avec eux de leur cote; et le
mieux, etait de ne jamais entrer en contact avec eux du tout.
Ne regardez pas le chien battu dans la rue, ou la femme
battue, ou le Juif battu, ou quoi que ce soit. Vous avez vos
propres problemes.
Partout dans le monde chacun a ses propres problemes. A
deux cent cinquante kilometres de Kronenberg se trouvait la
grande usine de produits chimiques de Tesch & Stabinow.
En 1942, le directeur -- il n'est pas un petit homme,
comme mes amis, mais un directeur -- obtient sa premiere
commande gouvernementale pour du gaz Cyclon-B, qui
pouvait etre utilise en tant qu'insecticide mais de maniere
improbable (surtout vu que la commande etait classee,
secrete). Alors Tesch & Stabinow avait produit des gaz pour
le service de guerre chimique de l'Armee, qui envoie un
colonel d'ingenieurs a l'usine pour consultation. Mais cette
commande n'est pas pour l'armee, et il n'y a pas de
consultation. Le directeur a peut-etre entendu, ou devine,
que la fameuse solution finale du probleme Juif devait
etre la mort massive par gaz; le Cyclon-B serait la
preparation la plus appropriee pour cet objectif particulier.
Nous avons appris a Nuremberg que le programme
d'extermination tout entier etait dirige sans ordres ecrits, un
fait remarquable en lui-meme; malgre tout, un homme
important dont les affaires sont le gaz empoisonne pour le

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